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Culture Action Europe

Comment développer la coopération culturelle européenne et internationale ?
 
© Agnieszka Wlazel

Culture Action Europe – le Forum Européen pour les Arts et le Patrimoine – a organisé du 23 au 25 octobre son assemblée générale et sa conférence annuelle à Marseille. A cette occasion, deux cent artistes et opérateurs étaient venus des quatre coins de l’Europe et du bassin méditerranéen. Un moment d’échange et de débat pour mieux comprendre le fonctionnement de l’UE et pour infléchir sa politique. La crise que traversent actuellement nos sociétés n’est-elle pas avant tout culturelle ?

Les débats initiés par Culture Action Europe s’articulaient autour de deux thèmes principaux : la place de la culture dans les relations extérieures de l’Union ; le rôle de la société civile dans l’élaboration des politiques culturelles européennes. En organisant cet événement à Marseille, la plateforme marquait sa volonté d’élargir sa base géographique aux pays du sud de l’Europe et d’entamer un dialogue avec des acteurs des pays méditerranéens. En effet, l’absence de ces acteurs était encore sensible. L’approche des problématiques de développement et de coopération culturelle ont été majoritairement développées par des opérateurs du nord de l’Europe. L’élargissement de Culture Action Europe est un enjeu de représentativité et de crédibilité essentiel. L’objectif est alors d’arriver à intégrer cette diversité tout en trouvant suffisamment de points de convergence pour faire émerger des propositions communes.

Il faut que l’Europe s’exprime d’une seule voix“, comment ce credo pan-européen peut-il s’appliquer au champ de la création artistique et dans quels canaux cette voix peut-elle résonner ? Concrètement, des cabinets de consultants assurent l’interface entre les créateurs et les institutions de l’Europe, tel KEA European Affairs, un cabinet dirigé par Philippe Kern. Ce dernier s’exprime sur cette univocité requise et sur le développement d’une charte d’éthique qui fasse écho au concept d’exception culturelle développé en France.

EN ECOUTE : Philippe Kern, directeur de KEA

 
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Lors de la première journée de débats, Barbara Loyer (membre de l’institut géopolitique français) précisait le contexte de globalisation dans lequel les échanges culturels s’inscrivent de fait aujourd’hui. Il convient de mieux définir ce terme de “mondialisation”, d’un point de vue géopolitique : il s’agit d’un ensemble de phénomènes économiques découlant de la rivalité exacerbée entre les grandes puissances économiques. L’impact de ces phénomènes dans les secteurs de la culture est patent, on observe notamment qu’ils renforcent le clivage entre culture et divertissement et que cette opposition renforcée est notable sur tous les continents. Dans le rôle que l’Europe peut jouer dans ce contexte, il faut distinguer deux formes de politiques culturelles : une politique de la culture européenne, visant à définir une culture commune aux pays européens et une politique européenne de la culture, favorisant l’émergence dans le panorama mondial d’une culture soutenue par l’Europe. “A quelles cultures s’adresse la culture ?”, Barbara Loyer rappelle à cette occasion que cette globalisation des marchés ne fait que rendre plus aigue la question des territoires de l’action culturelle.

Une table ronde évoquait la question de l’interculturalité dans l’espace euro-méditerranéen. Ahmed El Attar (directeur du Temple Independant Theater company, au Caire) y évoquait une “renaissance” du théâtre égyptien engagée depuis une dizaine d’années, sans que les programmateurs des théâtres et festivals européens n’en aient pris la mesure et en ne l’intégrant que timidement et tardivement à leurs programmations. Ozlem Alkis (chorégraphe, fondatrice de l’AmberFestival d’Istanbul) ramenait les discours sur le dialogue culturel dans l’espace euro-méditerranéen à une réalité tangible vécue quotidiennement par les artistes : “Comment peut-on parler de dialogue quand on ne peut même pas entrer en Europe ?”. L’urgence reste bel et bien la mobilité des acteurs.

Odile Chenal, directrice de la Fondation Européenne de la Culture, revient sur les enjeux de la culture dans les relations extérieures de l’Europe, thème des échanges lors de cette première journée de débats.

EN ECOUTE : Odile Chenal

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Pour la deuxième journée de débats, Culture Action Europe quittait le décorum de l’Hôtel de la Région et s’installait dans l’environnement plus convivial de la Friche la Belle de Mai.
Ferdinand Richard (directeur de l’Association pour les Musiques Innovatrices) a, en introduction aux débats*, rappelé que les arts et la culture en Europe sont toujours soumis à un double asservissement. Ils sont tout d’abord au service du prestige national. Ainsi, au sein de L’Union Européenne le maintien de la règle de l’unanimité et le principe de subsidiarité ont été des freins au développement de la politique culturelle. Les Etats ne veulent pas abandonner cette prérogative. D’autre part, la concentration des industries culturelles a conduit à une privatisation et à une uniformisation du paysage artistique. « La culture européenne ne s’est toujours pas affranchie des interdits des Etats-membres ou des industries globales, et on ne peut que constater que ses institutions n’ont guère eu de prise sur ce domaine réservé ». Comment répondre aux bouleversements politiques, économiques, culturels et sociaux du XXIe siècle ? En affrontant les défis ! « En encourageant le processus d’intégration européenne qui rend irrecevable la vieille compétition entre Etats-nations ».

Des leviers d’actions existent. En novembre 2007, le Conseil des Ministres européens de la culture a adopté un Agenda culturel européen qui reconnaît les dimensions, sociales, politiques et économiques de la culture. Cette dernière est même présentée comme un champ d’action stratégique pour atteindre les grands objectifs communautaires. C’est dans cette brèche que Culture Action Europe entend s’engouffrer. L’Agenda culturel européen insiste notamment sur l’importance de la culture dans les relations extérieures de l’UE. Or, comme la rappelé Philippe Kern (directeur de KEA, un cabinet-conseil bruxellois), si sur le terrain de nombreux acteurs sont impliqués dans des projets de coopération internationaux, en terme de lobbying, ils sont très peu représentés. Seules les multinationales industrielles s’investissent à ce niveau. Elles ont alors le champ libre pour imposer leurs intérêts sur des sujet aussi essentiels que la propriété intellectuelle ou la régulation de la concurrence. « La Commission Européenne est à la recherche de politique innovatrice. Dans ce domaine, les artistes représentent une ressource inestimable. De même que l’Europe encourage la recherche scientifique, le secteur culturel doit être soutenu pour sa capacité à innover. Mais alors que 60 milliards d’euros sont consacrés à la recherche et à la technologie, seulement 1 milliard est attribué à la culture. Pourtant, une Europe plus créatrice serait beaucoup plus concurrentielle ». Chris Torch (directeur artistique d’Intercult) a lui aussi insisté sur les nécessaires synergies à créer avec les autres secteurs. L’économie et le tourisme bien sûr, mais aussi l’éducation, la Politique de la ville, le développement urbain et social. Mais cette implication peut conduire à l’instrumentalisation. Emina Visnic (coordinatrice d’un réseau d’opérateurs Croates) a rappelé que la création artistique répondait à des nécessités spécifiques et qu’elle ne pouvait pas être considérée comme une simple marchandise ou être au service d’une politique. Pour Odile Chenal (Directrice adjointe de la Fondation européenne de la culture) les opérateurs doivent infléchir la politique culturelle de l’UE qui repose encore trop sur une approche diplomatique et non sur de véritables stratégies d’échange. Les artistes sont trop utilisés comme des ambassadeurs. Ils ont, par exemple, l’impression de servir une politique sécuritaire à laquelle ils n’adhèrent pas.

© Agnieszka Wlazel

La réflexion sur l’action culturelle extérieur de l’UE a également porté sur la dimension euroméditerranéene de ces échanges. Ferdinand Richard a insisté sur « l’insupportable cynisme infligé par les pays riches aux pays pauvres. Pour ne plus générer de réactions violentes, une nouvelle coopération doit se vouloir européenne, et porter ces mêmes valeurs que nous souhaitons mettre en oeuvre sur ce continent, échange équitable, relation multi-latérale, structuration durable, accessibilité, proximité, économie locale, transparence, transversalité ». L’urgence est d’autant plus grande que le volet culturel des relations euro-méditerranéennes est quasiment inexistant et que de toute façon, il fait peu de place aux questions artistiques en général et à la création contemporaine en particulier. Pourtant, les interventions ont démontré, à qui en douterait encore, que l’action artistique favorise le développement des sociétés civiles et qu’elle participe du changement des représentations sociales. Sur ce sujet, comme sur beaucoup d’autres, il fut également rappelé la nécessité de développer les approches transversales. Et d’insister sur la capacité de la création artistique à éclairer les questions d’éducation, de formation, mais aussi de nourrir la réflexion sur l’écologie, le développement durable, l’aménagement urbain. Sans parler des répercutions économiques et sociales…
Odile Chenal, estime que cette volonté d’engager de véritables actions de coopération nécessite une plus grande mobilité. Non seulement dans le sens Sud/Nord, mais également dans le déplacement des opérateurs européens vers le Sud afin qu’ils s’imprègnent et se nourrissent de la réalité artistique et culturelle de leurs interlocuteurs.
L’échelon régional apparaît aussi particulièrement pertinent pour dépasser les approches nationalistes et développer des politiques concertés. La mise en place d’une Eurorégion Alpes Méditerranée regroupant le Piémont, la Ligurie, le Val d’Aoste, Rhône-Alpes et Provence-Alpes-Côte d’Azur, traduit la volonté des Régions du sud de l’Europe de participer activement à la construction européenne et euro-méditerranéenne. Ce partenariat entre cinq régions est animé par une double ambition. Ce regroupement permettra de développer des projets autour de thématiques prioritaires : innovation, développement durable, tourisme, montagne, environnement et risques naturels, culture, tourisme, transports, éducation et formation… L’Eurorégion Alpes Méditerranée entend également agir de manière concertée auprès des institutions européennes pour susciter et accompagner des projets concrets (programmes européens 2007-2013).
Pour le secteur culturel, il est indispensable de connaître ces différents niveaux d’intervention, d’en identifier les mécanismes et les acteurs, de savoir à qui s’adresser, quand et comment. Mais, pour se faire entendre, il doit surtout être uni et parler d’une seule voix. Exercice d’autant plus difficile que ce secteur est riche par sa diversité. Il convient donc de définir un socle de valeurs communes. C’est ce qu’a tenté de faire la Plateforme pour une Europe Interculturelle. La Fondation Européenne de la Culture (FEC) et Culture Action Europe sont à l’origine de ce projet,. Mise sur pied à l’occasion de l’Année Européenne du Dialogue Interculturel, son objectif est de réunir des organisations de différents secteurs de la société civile pour élaborer des recommandations politiques. Sabine Franck, coordinatrice de la Plateforme, a présenté le processus de concertation et les différentes étapes d’élaboration du document final qu sera remis aux décideurs de l’UE. Ce RainbowPaper, forcément un peu trop théorique, a néanmoins l’avantage d’être intersectoriel et de concerner autant le secteur culturel que l’éducation, la jeunesse, le droit des minorités, la lutte conte le racisme, etc. Il souligne d’ailleurs que l’engagement dans des projets concrets a beaucoup plus d’impact que le débat. Comme l’a fait remarquer un intervenant, il convient d’éviter l’angélisme et les postures culturalistes. Donc de ne pas uniquement se focaliser sur les convergences mais d’intégrer aussi les divergences en travaillant sur tous les facteurs de ségrégations, notamment socio-économiques.
Comment une plateforme de revendication commune émanant du secteur culturel peut-elle être crédible ? Pour Bernard Foccroulle (directeur du Festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence) il est essentiel de laisser plus de place à la parole des artistes. Or, il a souligné la sous représentation des créateurs au sein du réseau Culture action Europe. Il a également déploré la coupure avec le public. Le soutien de la population serait effectivement un argument de poids pour convaincre les décideurs politiques européens d’être plus volontaristes sur ces questions. Xavier Troussard (qui travaille à la commission européenne) va dans ce sens quand il déclare « Un espace politique a été ouvert, il faut maintenant du contenu et de la pérennité. L’UE est face à deux défis. Elle doit modifier son approche économique, être moins productiviste et plus créative. Elle doit aussi faire face aux enjeux migratoires et aux questions démographiques. Elle a tout intérêt à s’appuyer sur la culture pour assurer la cohésion de la société dans un monde multiculturel ». Quant à Mercedes Giovinazzo, elle a mis en lumière un cercle vicieux : « A l’incapacité du secteur culturel à formuler un discours cohérent répond l’incapacité du pouvoir politique à recevoir ce discours ». Autant dire que les opérateurs doivent également assumer leur part de responsabilité et faire en sorte d’être plus audible. En somme, comme le pense Bernard Foccroulle, le champ culturel doit être en mesure de proposer une vraie alternative. « Nous devons adopter une position vraiment innovante et même parfois provocante pour forcer l’écoute et l’intérêt de nos interlocuteurs ». Le moment semble propice. C’est ce que pense Robert Palmer (Directeur au Conseil de l’Europe) : « La crise économique actuelle ouvre des opportunités. Face aux désarrois politiques, nous pouvons apporter d’autres raisons de vivre ». En conclusion, Pierre Sauvageot (directeur de Lieux Publics) a invité les membres du réseau Culture Action Europe à faire confiance aux artistes et à leur accorder plus de latitude pour investir tous les champs de la société et de la cité.

Fred Kahn et Xavier Thomas
Entretiens sonores : Xavier Thomas

* Le texte intégral de l’intervention de Ferdinand Richard ici

La conference Scène Ouverte, organisée par Culture Action Europe, s’est déroulée les 24 et 25 octobre à l’Hôtel de Région et à la Friche La Belle de Mai à Marseille.
Et le site de la conference

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